Dernière modification le
"La confiance et la crédibilité sont les meilleurs actifs de la place financière"
Interview avec Gilles Roth dans Luxemburger Wort
Interview: Luxemburger Wort
Luxemburger Wort: Monsieur Roth, quel regard portez-vous sur l'évolution récente de la place financière luxembourgeoise?
Gilles Roth: Je pense que la situation a évolué de manière significative au cours des derniers mois. Malgré un environnement international complexe, notamment en raison des tensions géopolitiques au Moyen-Orient et des nombreuses incertitudes qui continuent de peser sur l'économie mondiale, la place financière luxembourgeoise affiche des résultats solides. Nous sommes une plateforme de confiance. Les actifs sous gestion des fonds d'investissement luxembourgeois avoisinent pour la première fois les 8.600 milliards d'euros, avec une croissance de près de 12 % sur les douze derniers mois. Nous observons notamment une progression très significative des fonds alternatifs, qui représentent désormais environ 35 % des fonds gérés au départ de Luxembourg. Le Luxembourg reste le premier centre de fonds en Europe et continue d'attirer de nouveaux acteurs internationaux. Nous constatons également une bonne dynamique dans d'autres domaines. Les véhicules d'investissement à long terme gagnent en importance, de nouveaux acteurs continuent de s'implanter et les mesures prises ces dernières années pour renforcer l'attractivité de la place commencent à produire leurs effets. Au-delà de ces chiffres, il est important de rappeler que la solidité de notre place financière bénéficie directement aux citoyens.
Luxemburger Wort: Comment expliquer de telles progressions dans un environnement global aussi incertain?
Gilles Roth: Cette performance n'est pas le fruit du hasard. Dans un monde instable, la confiance et la crédibilité sont les principaux atouts du Luxembourg. Notre succès repose sur la stabilité politique du pays, sa cohésion, la prévisibilité de son cadre réglementaire, la qualité de son écosystème financier, mais aussi la confiance que les investisseurs internationaux continuent d'ac corder au Luxembourg. Ce gouvernement a ouvertement dit dès le début de son mandat qu'il miserait sur la compétitivité des entreprises luxembourgeoises, sur l'attractivité de la place financière, c'est ce que nous faisons.
Luxemburger Wort: Pouvez-vous nous rappeler l'importance de la place financière dans l'économie luxembourgeoise?
Gilles Roth: La place financière représente environ 25 % du produit intérieur brut luxembourgeois. Au-delà de cette contribution économique directe, il faut également mesurer son impact sur les finances publiques. L'activité financière constitue une source majeure de recettes publiques, notamment via l'impôt sur le revenu des collectivités. Plus de 73.000 personnes travaillent directement dans les activités financières au Luxembourg. Si l'on ajoute les emplois indirects générés dans les cabinets d'avocats, les sociétés de conseil, les prestataires technologiques, l'audit ou encore l'immobilier, quelque 150.000 emplois peuvent être rattachés au secteur financier.
Luxemburger Wort: Maintenir la compétitivité de la place financière, dans ce contexte, est essentiel...
Gilles Roth: Notre place financière est un pilier de notre prospérité. Elle constitue un facteur essentiel de diversification économique. Elle permet au Luxembourg de financer ses infrastructures, son système social et les investissements nécessaires à sa trans formation économique. C'est pourquoi le gouvernement considère la compétitivité de la place financière comme une priorité stratégique.
Luxemburger Wort: Quels sont les enjeux en la matière?
Gilles Roth: Le premier enjeu consiste à préserver notre attractivité dans un environnement international de plus en plus concurrentiel. Cela concerne bien sûr les banques, mais également les assurances, les réassurances et l'industrie des fonds d'investissement. Le deuxième défi est technologique. Nous sommes probablement à un moment charnière comparable à celui qu'a représenté Internet, il y a vingt ou trente ans. La finance digitale, l'intelligence artificielle, la blockchain, la tokenisation ou encore l'automatisation vont profondément trans former les services financiers.
Luxemburger Wort: Quels sont les défis inhérents à cette transition numérique?
Gilles Roth: L'intelligence artificielle et les technologies digitales vont transformer tant le secteur financier que les activités industrielles dans les années à venir. Le Luxembourg dispose déjà d'une expertise reconnue dans les métiers financiers traditionnels. La question est désormais de savoir comment combiner cette expérience avec les nouvelles technologies afin de conserver notre avance. Ainsi, le Luxembourg investit dans des initiatives liées à l'IA, notamment un centre d'expérience dédié à l'IA, le AI Experience Center, par l'intermédiaire du LHoFT. J'ai personnellement mis en place un comité consultatif sur l'IA pour la finance, composé de PDG d'entreprises mondiales telles que Franklin Templeton, Ant Financial ou Pay Tm. Le Luxembourg développe également des projets d'infrastructure numérique pour soutenir l'innovation dans les domaines de la finance, de la cybersécurité, du développement durable et des technologies industrielles.
Luxemburger Wort: De quelle manière le numérique peut-il refaçonner la finance?
Gilles Roth: Cette transformation est déjà en cours et elle va s'accélérer. Les technologies numériques permettent aujourd'hui d'exécuter des opérations quasiment instantanément, de réduire les coûts de traitement, de simplifier les processus et d'améliorer l'expérience client. Elles modifient aussi profondément la manière dont les produits financiers sont conçus, distribués et administrés. Pour une place financière internationale comme le Luxembourg, ces évolutions re présentent une opportunité considérable. Nos fonds sont distribués dans près de 80 pays et nous accueillons 117 banques issues de 25 pays. Le numérique renforce encore cette capacité de connexion avec le reste du monde. L'enjeu n'est donc pas de résister à cette évolution, mais de l'accompagner. Cela passe notamment par un cadre juridique moderne qui offre à la fois de la sécurité aux investisseurs et suffisamment de flexibilité aux innovateurs. C'est précisément la philosophie qui guide l'action du Luxembourg depuis plusieurs années. Le Luxembourg continue d'investir massivement dans l'innovation financière, la finance numérique et les infrastructures technologiques.
Luxemburger Wort: La tokenisation figure parmi les sujets les plus souvent évoqués. Où en est le Luxembourg dans ce domaine?
Gilles Roth: Nous avons choisi d'être parmi les pionniers européens en matière de blockchain et de tokenisation. Le Luxembourg dispose déjà d'un cadre législatif avancé et nous travaillons actuellement à sa mise à jour afin de tenir compte des innovations les plus récentes et rester à la pointe du pro grès. L'objectif est simple: permettre l'émergence de nouveaux produits financiers tout en garantissant la sécurité juridique nécessaire aux investisseurs. Des fonds tokenisés existent déjà au Luxembourg. Nous voulons aussi montrer la voie par l'exemple. À cet égard, nous avons lancé un certificat de trésorerie digital et nous préparons désormais l'émission d'un emprunt tokenisé destiné aux investisseurs institutionnels.
Luxemburger Wort: L'intelligence artificielle est également au coeur de nombreuses discussions. Quel pourrait être son impact sur les services financiers?
Gilles Roth: Je considère l'intelligence artificielle comme une opportunité qu'il faut saisir avec intelligence et discernement. Comme toutes les grandes ruptures technologiques, elle entraînera des changements dans certains métiers. Certaines tâches seront automatisées, certains processus évolueront. Mais il serait faux de ne voir dans l'IA qu'un risque pour l'emploi. L'intelligence artificielle crée également de nouveaux besoins, de nouvelles fonctions et de nouvelles compétences. Elle ouvre des perspectives considérables en matière d'analyse de données, de gestion des risques, de conformité ou encore de relation client. L'essentiel est de veiller à ce que la technologie reste au service de l'humain. L'intelligence artificielle doit demeurer un outil d'aide à la décision et non un substitut au jugement humain.
Luxemburger Wort: Cette transformation numérique, particulièrement rapide, pose aussi des questions de cybersécurité et de souveraineté...
Gilles Roth: Absolument. Dans le cadre de la mise en oeuvre d'une finance numérique, la cyber sécurité est un enjeu stratégique. Le succès de la place financière et sa réputation reposent sur la confiance. Toute atteinte majeure à cette confiance pourrait avoir des conséquences importantes. Nous devons donc investir dans la résilience et la souveraineté numérique. On n'exclut pas de revoir la bonification d'investissement si des entreprises investissent au niveau de l'intelligence artificielle et au niveau de la cybersécurité. Cette incitation me semble nécessaire.
Luxemburger Wort: Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et les enjeux croissants de souveraineté économique, l'Union des marchés des capitaux apparaît plus nécessaire que jamais... Y a-t-il des raisons d'être optimiste quant à sa mise en oeuvre?
Gilles Roth: Oui. Je pense que le contexte géopolitique actuel accélère la prise de conscience européenne. Pendant longtemps, l'Union des marchés des capitaux n'est restée qu'un projet théorique. Aujourd'hui, les enjeux en matière de compétitivité, de souveraineté économique et de financement de la transition rendent sa mise en oeuvre plus nécessaire que jamais. Le constat est simple: l'Europe dispose d'une épargne abondante. Or, celle-ci n'est cependant pas toujours mobilisée de la manière la plus efficace pour servir l'économie réelle. Dès lors, l'ambition doit être de créer les conditions permettant de mieux orienter les capitaux privés vers l'investissement productif. C'est dans cette optique que le Luxembourg approche la mise en oeuvre d'Union de l'épargne et des investissements. Notre expérience et notre expertise dans le domaine financier peuvent contribuer à cette ambition européenne. L'élément vis-à-vis duquel nous émettons de profondes réserves concerne la centralisation de la supervision, car elle ne permet pas de répondre aux enjeux précités.
Luxemburger Wort: Comment suggérez-vous d'organiser cette supervision?
Gilles Roth: Les investisseurs et les acteurs financiers doivent pouvoir évoluer dans un cadre harmonisé, simple et prévisible. En revanche, une centralisation de la supervision n'est pas la bonne réponse. Les autorités nationales disposent d'une connaissance approfondie de leurs marchés, de leurs acteurs et des spécificités de leurs écosystèmes financiers. Ce dont l'Europe a besoin aujourd'hui, c'est davantage d'efficacité, d'agilité, de coordination et de con vergence dans les pratiques de supervision, en évitant une réglementation lourde et une bureaucratie inutile. Notre objectif est précisément de renforcer la compétitivité de nos marchés financiers face aux autres grandes places internationales.
Luxemburger Wort: L'Europe est parfois accusée de produire trop de réglementation. Comment trouver le bon équilibre?
Gilles Roth: Nous avons besoin de règles communes. C'est indispensable pour assurer la stabilité financière et protéger les investisseurs. Mais ces règles doivent être simples, compréhensibles et applicables. La compétitivité européenne ne peut pas être sacrifiée au nom de la complexité administrative. Nous devons être capables d'agir avec davantage d'agilité pour ne pas créer de désavantage compétitif par rapport à d'autres régions du monde.
Luxemburger Wort: L'attractivité passe aussi par les talents. Le Luxembourg dispose-t-il encore des atouts nécessaires pour les attirer?
Gilles Roth: Le gouvernement a déjà pris plusieurs me sures pour renforcer l'attractivité du pays. Nous avons notamment adapté le régime des impatriés, revu le traitement du carried interest et aligné progressivement certains paramètres fiscaux afin de main tenir notre compétitivité internationale. On a agi au niveau de la taxe d'abonnement pour les fonds ETF actifs et au niveau des expats. Ces mesures portent leurs fruits, en attirant des profils sur des fonctions à haute valeur ajoutée. Nous travaillons également sur le renforcement de l'écosystème académique. Dans ce sens, des accords ont été récemment conclus avec plusieurs universités internationales de premier plan comme McGill au Canada et l'université de St. Gallen, qui ouvriront des représentations ici au Luxembourg. Nous avons également renforcé notre sou tien à l'Université du Luxembourg, avec la création de trois chaires dédiées à la finance.
Luxemburger Wort: Le logement constitue l'un des principaux freins à l'attractivité du Luxembourg. Les banques ont-elles joué leur rôle vis-à-vis de cette crise du logement?
Gilles Roth: Les banques opèrent dans un cadre prudentiel très strict et leur responsabilité première est d'évaluer correctement les risques. Elles doivent trouver le juste équilibre entre l'accompagnement des ménages et la préservation de la stabilité financière. À cet égard, elles appliquent les règles qui ont été définies au niveau national et européen. La question du logement constitue au jourd'hui un défi majeur pour le Luxembourg, qui nécessite une mobilisation de tous les acteurs. C'est aussi une question centrale de cohésion sociale. Ii faudra aussi des investissements de la part du secteur privé; l'État ne peut pas à lui seul ré soudre ce problème. Le gouvernement a déjà pris plusieurs mesures pour relancer le marché et soutenir le logement abordable. Et nous souhaitons encourager davantage l'investissement privé dans le résidentiel. Je n'exclus pas que, d'ici deux mois, le gouvernement mette sur la table un nouveau programme dans cette op tique. L'enjeu est de mobiliser les moyens pour développer durablement l'offre et ré équilibrer le marché.